La Vulnérabilité des filles

par Véronique Wlody - - En réponse à la contribution de Natalie Victor-Retali : Blanche ou l'Effroi

Être femme. “On ne naît pas femme : on le devient”, écrivait Simone de Beauvoir.
Par cette phrase, elle fissurait l’idée d’une vulnérabilité naturelle. Ce que l’on appelle fragilité serait moins une essence qu’une construction, un long apprentissage social.

Judith Butler prolongera cette pensée : le genre lui-même est une performance. Ce que l’on croit inscrit dans le corps est souvent le résultat de normes répétées, intériorisées, imposées.

Pourtant, bien avant elles, Aristote affirmait que la femme était un “homme incomplet”. Rousseau, lui, prônait la complémentarité, mais assignait la femme à la douceur et à la dépendance. La vulnérabilité devenait presque un devoir moral.

Dans les mythes grecs, les Amazones incarnaient une femme autonome, guerrière, indomptable.
Elles sont presque toujours vaincues. Comme si le récit devait rétablir l’ordre. Comme si l’indépendance féminine était une menace.

Pierre Bourdieu analysera plus tard cette domination comme un système symbolique, profondément ancré dans les structures sociales. Il ne s’agit pas seulement de force physique, mais d’un ordre invisible qui se reproduit.

Freud parlera d’angoisse. D’une peur archaïque face au féminin. Hypothèse contestée, mais révélatrice d’un trouble ancien.

Alors la vulnérabilité féminine est-elle imposée ?
Est-elle la conséquence d’une domination historique ?
Ou bien est-elle simplement une part de la condition humaine, que les femmes ont été contraintes d’incarner davantage que les hommes ?

Martha Nussbaum rappelle que la vulnérabilité est universelle : nous sommes tous des êtres exposés, dépendants, mortels. Ce qui diffère, c’est la place que la société accorde à cette exposition.

Peut-être que la vraie question n’est pas de savoir si la femme est vulnérable par nature, mais pourquoi cette vulnérabilité a été utilisée pour la contenir.

Peut-être que la force n’est pas ce que l’on croit.
Peut-être qu’elle ne crie pas, qu’elle ne conquiert pas, qu’elle ne terrasse rien.

Peut-être qu’elle tient simplement dans cette capacité à rester exposée sans se dissoudre.
À habiter la faille sans chercher à la colmater.

Ce qui dérange n’est pas la fragilité.
C’est qu’elle ne se laisse pas réduire.
Qu’elle ne cède pas entièrement.

Et si certains ont voulu la dominer,
c’est peut-être parce qu’une présence qui n’imite pas la puissance traditionnelle
ne peut pas être maîtrisée selon ses règles.

Véronique Wlody

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