Vulnerabilis
par Michel Dieudonné - Antenne de Bruxelles : La vulnérabilité humaine
Enfant, je m’allongeais dans l’herbe pour regarder passer les nuages.
Je n’avais pas encore les mots pour dire ce que je ressentais.
Quand l’émotion me traversait, je pleurais —
non de tristesse, mais d’intensité.
C’était déjà une forme de vulnérabilité :
être ouvert au monde sans protection.
J’ai grandi avec une forte pression intérieure.
Pas vraiment de la solitude,
mais une difficulté à créer des liens.
Je ne voyais que la lumière.
L’ombre restait invisible.
Avec le temps, j’ai découvert le poids de l’invisible :
les pensées envahissantes, les contradictions, les pulsions.
La nuit surtout, quand le bruit du monde s’efface,
tout remonte.
La violence. Le désir. La peur.
Ce que nous préférons ignorer.
Longtemps j’ai cru qu’il fallait résister à ces forces.
Aujourd’hui je comprends qu’elles font partie de nous.
La vulnérabilité n’est pas une faiblesse.
C’est l’endroit où l’on cesse de se défendre.
Je ne cherche plus à combattre l’ombre.
J’apprends à me déplacer avec elle.
Ma peinture naît de cet espace.
Il n’y a pas de sujet fixé à l’avance.
Seulement la matière — résistance, pression, densité, couleur.
Je travaille contre la toile
comme on lutte contre la gravité.
Ce n’est pas un message que je cherche à transmettre.
C’est une nécessité.
Transformer la tension intérieure en forme.
Le monde dans lequel nous vivons est saturé de pression —
performer, se conformer, réagir.
Peindre devient une manière d’habiter cette vulnérabilité
plutôt que de la masquer.
Autrefois, je composais de la musique.
Des symphonies entières semblaient exister en moi.
Ce monde est devenu silencieux.
Il reste l’effort de faire surgir une forme
à partir de la tension.
Pour moi, l’art est un ancrage.
Une manière de rester en contact avec le réel.
Et le réel n’est pas abstrait.
Il est dense.
Il résiste.
Il exige une présence.
Se rendre présent,
c’est aussi accepter d’être exposé.
Seul ce qui est vécu, incarné, partagé
a du poids.
Le reste se dissout.