«La fin des éternités»
par Nicolas Havette - En réponse à la contribution de Natalie Victor-Retali : Nu-Age
LA FIN DES éTERNITéS
À Arles, ville où l’histoire affleure à chaque pierre, la statuaire semble promise à l’immuable. Pourtant, sous l’action des vents battant venant de Camargue jusqu’aux déserts africains, ces figures éternelle se fissurent, les mythes s’écaillent. Cette série photographique explore ces altérations, qui, loin d’amoindrir les sculptures, les révèlent. Ces photographies sont sombres, sous exposés et souvent prises en double ou triple exposition : là, le photographe sculpte également et les matières surgissentt et les cicatrices du temps deviennent un langage.
En révélant les altérations, l’œuvre rend hommage à une statuaire arlésienne trop méconnue – de Jean Turcan à Gaston de Luppe, des merveilles des collections du Museon Arlaten aux façades de la cathédrale Saint-Trophime, des niches des quais de la Roquette aux trésors de l’Antique. Ici, même les dieux succombent. L’UNESCO n’y peut rien : à Arles, l’éternité elle-même s’effrite et nous accompagne chaque jour.
Dans ces silhouettes émiettées, le photographe cherche son propre statut : celui d’un corps qui avance, qui plie, qui apprend à renoncer. Il apprend à embrasser la fragilité comme une vérité. Dans cette série, la position de l’auteur n’est pas neutre. Elle implique une conscience aiguë des rapports de pouvoir hérités de l’histoire de l’art et de la représentation. Pendant des siècles, ce sont principalement des hommes blancs, de cet âge socialement « légitime », qui ont façonné les récits visuels, décidé de ce qui méritait d’être regardé, conservé, transmis.
Se confronter aujourd’hui à des statues abîmées, érodées, parfois vandalisées, c’est aussi interroger cet héritage : celui d’une domination symbolique en train de perdre sa prétendue éternité. La démarche photographique devient alors un acte réflexif où l’auteur examine sa propre place, ses privilèges, sa voix — et cherche à défaire l’évidence de cette position. Photographier « la fin des éternités », c’est en même temps questionner la fin d’un modèle de regard dominant et regarder la violence infligée et reçue en face.
Photographie 1 :
De colère
(origine inconnue / palais de Luppé - Arles)
Photographie 2 :
l’aveugle et le paralytique (Jean Turcan)
Photographie 3 :
Cette sculpture n’est pas terminée, le model m’a quitté
(terre séchée - Gaston de Luppé)